La gestion de la pandémie nous déshumanise-t-elle ? Un regard sur la gestion du Covid-19 en Belgique

En présentant son plan de déconfinement et de reprise progressive de l’activité, le gouvernement belge n’a plus évoqué la situation des personnes âgées institutionnalisées. La crise sanitaire devait révéler les idéaux d’une société et la manière proprement politique dont elle les incarne, à travers son organisation et ses choix. Or, ce ne sont pas les valeurs collectives qui ont animé le discours public mais les courbes d’hospitalisation en unité de soins intensifs et les mesures de protection des actifs. Certes la maîtrise de la pandémie et de ses conséquences économiques justifie cette focalisation. Mais son travers est de repousser dans l’ombre les individus les plus vulnérables de la société, ceux dont la contribution sociale est jugée inessentielle. La parole publique est restée mutique sur le sort des personnes dépendantes et des aînés institutionnalisés dont le confinement et le terrible isolement restent maintenus sine die, tandis qu’on les teste pour repérer les positifs au Covid-19.

Une partition est ainsi opérée entre les citoyens dont l’autorité organise les libertés restreintes et ceux dont une biopolitique administre les corps aux dépens du soin et de l’attention à la fragilité des êtres que le présent confronte au sens de la vie et de la mort. Michel Foucault a donné le nom de biopolitique à la gouvernance des corps par des dispositifs techniques qui traitent leurs besoins supposés, à l’administration des « vies nues », sans histoire ou subjectivité, pour reprendre les termes d’Agamben. Dominées par l’épidémiologie, les mesures adoptées pour gérer la pandémie ont exposé et isolé certaines catégories d’individus plus que d’autres. Médecins et personnels de santé ont été envoyés au front sans le matériel de protection nécessaire, batailler nus contre le coronavirus, comme s’en indignait récemment le président de la société scientifique des médecins généralistes. À l’autre bout du spectre, la gestion de la pandémie a révélé l’effroyable dénuement des personnes âgées, confinées dans un tel isolement qu’elles se laissent « glisser » vers la dernière issue. Dangerosité du coronavirus, impréparation, manque de moyens et de personnels, urgence à réagir n’expliquent pas l’inhumanité des situations : elles en représentent les contraintes avec lesquelles le politique doit composer pour organiser le bien commun. Les appels à repenser le jour d’après, nos démocraties et l’exercice de la citoyenneté montrent que la pandémie agit comme le révélateur de façons de gouverner.

Le concept de biopolitique que Foucault a forgé au cours d’une réflexion sur la gestion des épidémies et son impact sur l’État peut être utile à réformer notre organisation démocratique. Le philosophe explique comment le travail du bien commun s’est peu à peu effacé au profit d’un ensemble de procédures d’intervention sur la vie collective indexées à la santé et à la sécurité (Cf. N. Rose, P. Rabinow, 2006). Elles sont incarnées par une bureaucratie qui se rive aux statistiques pour gérer au mieux des situations en découpant les populations selon qu’elles encourent un danger ou concourent à le propager.

Les statistiques nécessaires au suivi de la pandémie et à la définition des catégories d’individus à risque tendent à se substituer à la réalité et à créer des catégories de citoyens (confinés, soignants, vieux, etc.) auxquels s’appliquent des politiques ciblées. Une politique de santé publique nécessite bien sûr ces découpages. Mais le problème c’est que nous sommes pris à témoins, inondés de courbes et de chiffres de malades, d’hôpitaux et de sommes inimaginables investies ou gâchées, sondés en permanence via les réseaux sociaux, sur la gestion du confinement et du déconfinement. Nous intégrons les dispositifs, nous devenons ses co-gestionnaires… impuissants. Nous nous déshumanisons aussi bien par la crainte de la maladie que par le souci de responsabilité que le bureaucrate nous délègue.

Les procédures nous imposent de nous "gouverner" nous-mêmes non comme des personnes mais comme des "clusters", en adoptant les fameux "gestes-barrières". Elles font de nous les acteurs d’un gouvernement sur les autres, d’une surveillance réciproque, qui peut prendre l’allure de la distanciation sociale, de la délation ou de l’isolement déshumanisé des plus fragiles. Les dispositifs de gestion de la pandémie nous conduisent ainsi à accepter la situation désolante des personnes âgées en institutions, privées de l’affection vitale de leurs proches, dépossédées de la possibilité de vivre, de partager et de transmettre, au moment même où, pour elles, le sens de la vie et de la mort se recueille dans chaque présent. Ils nous conduisent à accepter paradoxalement, comme une norme rude mais nécessaire, de laisser vivre les plus vulnérables dans l’isolement, quand ce n’est pas mourir seuls… au nom de la santé. Le calcul du dispositif est-il si rationnel ? Combien de morts a-t-on évité certes, mais combien de morts subies ou à venir faute d’avoir surmonté les mesures barrières pour contacter son médecin ?

L’administration des corps confine les esprits. Elle amenuise notre capacité à penser, hors de la boîte, pour apporter des solutions ajustées aux situations, qui allient sans paradoxe ou dégâts collatéraux, sécurité et humanité. Il faudrait au contraire soutenir une intelligence collective des contraintes adaptée à l’intelligence des contextes, dont la traduction en pratiques ne soit pas bridée par une bureaucratie qui croit maîtriser par ses courbes, ses indicateurs, ses processus de standardisation et de validation, une réalité de terrain dont la singularité lui échappe. Là où les contraintes sont fortes, l’agilité des structures politiques et administratives de proximité peut appuyer par une allocation efficiente des ressources, des compétences et des savoirs, les réponses appropriées aux défis humains lancés par la pandémie.

 

Article publié dans La Libre Belgique du 29 avril 2020

 

Does pandemic management dehumanize us? A look at the management of COVID-19 in Belgium

In presenting its plan for the unlocking and the gradual resumption of activity, the Belgian government no longer mentioned the situation of institutionalized elderly people. The health crisis was intended to reveal the ideals of a society and the political way in which it embodies them, through its organization and its choices. However, it was not collective values that animated the public discourse, but the curves of hospitalization in intensive care units and the measures to protect the assets and the active population. The control of the pandemic and its economic consequences justify this focus. But its shortcoming is that it pushes the most vulnerable individuals in society, those whose social contribution is deemed inessential, into the shadows. Public discourse has remained silent on the fate of dependent persons and institutionalized seniors whose confinement and terrible isolation remain sine die, while they are tested for the Covid-19 positive.

A partition is thus made between the citizens for whom the authority organizes restricted freedoms and those whose bodies are administered by a biopolitics at the expense of care and of attention to the fragility of beings that the present confronts with the meaning of life and death.

Michel Foucault gave the name of biopolitics to the governance of bodies through technical devices that deal with their supposed needs, that is, to the administration of "naked lives", without history or subjectivity, to use Agamben's terms. Dominated by epidemiology, the measures adopted to manage the pandemic have exposed and isolated certain categories of individuals more than others. Doctors and health workers were sent to the frontline without the necessary protective equipment, fighting naked against the coronavirus, as the president of the scientific society of general practitioners recently protested. At the other end of the spectrum, the management of the pandemic has revealed the appalling destitution of the elderly, confined in such isolation that they are "slipping" towards the last exit. Dangerousness of the coronavirus, lack of preparation, lack of means and personnel, urgency to react do not explain the inhumanity of the situations: they represent the constraints with which the politician has to deal in order to organize the common good. The calls to rethink the day after, our democracies and the exercise of citizenship show that the pandemic acts as a revealer of ways of governing.

The concept of biopolitics that Foucault forged in a reflection on the management of epidemics and its impact on the state can be useful in reforming our democratic organization. The philosopher explains how the work of the common good has gradually been eroded in favour of a set of intervention procedures on collective life indexed to health and safety (See N. Rose, P. Rabinow, 2006). They are embodied by a bureaucracy that relies on statistics to best manage situations by dividing populations according to whether they are in danger or helping to spread it.

The statistics needed to monitor the pandemic and define the categories of individuals at risk tend to replace reality and create categories of citizens (confined, carers, the elderly, etc.) to whom targeted policies apply. A public health policy requires these divisions. But the problem is that we are caught up in witnessing, flooded with curves and figures of patients, hospitals and unimaginable sums of money invested or wasted, constantly probed via social networks, on the management of the lockdown and the unlocking. We integrate the arrangements, we become his co-managers... powerless. We dehumanize ourselves through the fear of disease as well as the responsibility that the bureaucrat delegates to us.

Procedures require us to "govern" ourselves not as individuals but as "clusters", by adopting the famous "barrier gestures". They make us the actors of a government over the others, of a reciprocal surveillance, which can take the form of social distancing, denunciation or dehumanized isolation of the most fragile. The arrangements for managing the pandemic thus lead us to accept the distressing situation of the elderly in institutions, deprived of the vital affection of their loved ones, deprived of the possibility of living, sharing and transmitting, at the very moment when, for them, the meaning of life and death is being collected in each present. They lead us paradoxically to accept, as a harsh but necessary norm, to let the most vulnerable live in isolation, when it is not dying alone... in the name of health. Is the calculation of the system so rational? How many deaths have been avoided, certainly, but how many deaths have been suffered or are still to come if they have not overcome the barriers to contact their doctor?

The administration of the bodies confines the minds. It reduces our ability to think outside the box, to bring solutions adjusted to the situations, which combine without paradox or collateral damage, security and humanity. On the contrary, we should support a collective intelligence of the constraints adapted to the intelligence of the contexts, whose translation into practices is not restricted by a bureaucracy that believes it masters, through its curves, indicators, standardization and validation processes, a reality in the ground whose singularity escapes it. Where constraints are strong, the agility of local political and administrative structures can support, through an efficient allocation of resources, skills and knowledge, the appropriate responses to the human challenges posed by the pandemic.

 

A paper published in La Libre Belgique of 29 April 2020

 

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A propos de l'auteur: 

Valérie Kokoszka est maîtresse de conférences/enseignante-chercheuse au Centre d’éthique médicale (CEM/EA7446 ETHICS) où elle est responsable de la mise sur pied d’un master en éthique et gouvernance des soins et de la santé axé sur l’innovation, les modes d’organisation coopératifs créés par les acteurs de santé et les dispositifs innovants (organisationnels – les réseaux – et technologiques – santé numérique).

Chargée de recherche CNRS au GSRL (EPHE/CNRS), Florence Bergeaud-Blackler analyse les relations entre économie, religion et politique dans un monde globalisé.