Quand mon territoire fait l’expérience de l’épidémie (1) : le Périgord noir

Mondes ruraux et expériences du Covid-19

Le sociologue américain Howard Becker a rédigé un texte sur l’expérience de la pandémie dans son quartier de San Francisco. Eve Bureau-Point et Laure Marchis-Mouren proposent de poursuivre sur cette lancée en décrivant les expériences de l’épidémie dans les zones rurales où elles ont vécu le confinement. Toutes les deux chercheuses au centre Norbert-Elias à Marseille, impliquées dans le groupe de travail de leur laboratoire sur le Covid-19, elles présentent ici deux regards sur deux mondes ruraux, forgés par des observations et des extraits de conversations avec des habitants confinés ou non. Ces deux textes rédigés dans le temps court de l’actualité rendent compte, plutôt qu’ils analysent, des accommodements et « inventions sociales » (Becker, op. cit.) qui ont émergé dans le quotidien du « confinement ».

 

Ici, on vit en hameau ou dans des petites bourgades de quelques centaines d’habitants, ou encore isolés en forêts. La densité de la population est faible. 4% de la population vit de l’agriculture et le secteur tertiaire représente l’essentiel des emplois. D’étendus champs de maïs, de tabac, de blé, de tournesol, de noyers et de chênes truffiers, maillent le territoire au beau milieu d’ensembles forestiers. Du printemps à l’automne, la fraise du Périgord colore les marchés. Les élevages d’oies et de canards dans des périmètres bien contrôlés contrastent avec la circulation un peu libre des cerfs et des chevreuils, mais toutefois bien maîtrisée par les diverses sociétés de chasse. Avec son riche patrimoine d’art et d’Histoire (grottes préhistoriques, villages troglodytiques, musées, châteaux), ce territoire est une région touristique créatrice d’emplois.

Dans ce Périgord, le brassage culturel dénote. Depuis les années 1960, des populations allochtones se sont installées, attirées par la beauté des paysages, un monde rural simple, traditionnel et hospitalier mais aussi par la possibilité de vivre un autre rapport au monde via des ressources spirituelles diverses (bouddhisme, chamanisme, philosophies ésotériques) dans une nature luxuriante décrite par les acteurs du patrimoine comme le « berceau de l’humanité ». Depuis les années 1970, plusieurs centres bouddhistes se sont échafaudés dans la région et accueillent jusqu’à présent plus de 20 000 visiteurs par an. La région est habitée depuis les années 1990 par des Anglais, Belges, Allemands, Danois et Hollandais en quête d’un Sud ensoleillé abordable. Ils retapent les maisons anciennes et participent à la composition de cet univers cosmopolite, prêt à s’y installer de manière plus durable au moment de leur retraite. Des formes de vie et d’habitats alternatifs prennent également naissance comme l’originale communauté de charpentiers qui résiste à toute forme de conformisme aux Eyzies de Tayac. L’offre en médecines du monde, stages de « vie sauvage » et de cueillette de plantes comestibles reflète l’approche holistique de l’humain et de la nature qui domine dans la région.

C’est dans ce cadre peu commun que le lundi 16 mars 2020 l’annonce du « confinement » a provoqué une agitation brutale avant de laisser place à un silence inhabituel et bouleversant qui durera cinquante-cinq jours. Les habitudes du monde humain et animal ont été brutalement chamboulées. Contraints à rester chez eux pour « sauver des vies », les habitants ont commencé par une ruée prédatrice dans les commerces de proximité pour faire des stocks de nourriture. Au premier abord, le mode de vie rural ne semble pas rendre plus résilient face à la crise. Les commerçants racontent : « ils ont fait n’importe quoi, ils ont dévalisé le magasin ». Les employés remplissaient les rayons au fur et à mesure qu’ils se vidaient. Dans les grandes surfaces, découverte stupéfiante de rayons vides : plus de pâtes, plus de lait, plus de feuilles A4, plus de papier toilette ! Du jamais vu. Des vendeurs craignent les prochaines annonces du gouvernement et se demandent s’il faudra à nouveau gérer des comportements atypiques et des cohues dans les magasins. La situation a également créé une précipitation dans les pharmacies. Très vite on entendra parler de pénurie de paracétamol. « Les gens ont fait des stocks ! Maintenant on est obligé de rationner et de vendre une seule boîte par personne », témoigne une pharmacienne.

Les analogies avec la guerre prolifèrent. Le discours du Président de la République avait impulsé la dynamique dans son discours du 16 mars : « Nous sommes en guerre, en guerre sanitaire certes ». Rapidement ce vocabulaire martial a trouvé sa place dans le vocabulaire courant : entre les professionnels de santé qualifiés de « premières lignes qui partent au front » et les caissiers qualifiés de « héros », la reconnaissance pour ces différents corps de métiers est tout à coup revue à la hausse. Des formules inhabituelles telles que « merci de vous être levé ce matin et d’être venu travailler », des sourires et autres marques d’attention l’illustrent. Les allusions aux personnes qui ne vivent pas là en temps normal sont ambiguës : mélange de compréhension et de peur. Les déplacements étaient proscrits, ils ont quand même eu lieu et cela contribue à augmenter la peur de la propagation du virus, et par analogie parfois, la peur de l’Autre perçu tout à coup comme un « étranger ». Pour ceux qui ont connu la Seconde Guerre mondiale, le confinement est une machine à remonter le temps. « Ça me rappelle le couvre-feu dans le Nord, pendant quatre ans on ne pouvait pas sortir » raconte Annette, 92 ans, dans le Lot. À l’Ephad, une de ses amies a besoin d’un soutien psychologique urgent, confinée dans sa chambre elle est subitement hantée par des souvenirs traumatisants de la guerre. À côté de cela, les jeunes découvrent que leurs parents n’ont jamais connu de confinement, l’inconnu est grand.

La situation déroutante accélère la prise de conscience de la dépendance vis-à-vis de ces intermédiaires, mais aussi de la vulnérabilité de nos sociétés complexes et hyper-interdépendantes. Le chiffre d’affaire des petits producteurs et des petits magasins bio explose. On entend qu’il aurait doublé pour certains et quadruplé pour d’autres par rapport à l’année précédente. Une épicière m’explique le motif de cette hausse de la consommation locale : « Tout d’abord, les gens cuisinent plus, et certains ont leurs enfants à la maison le midi, nous avons aussi des nouvelles têtes, ceux qui évitent les grandes surfaces et ceux qui sont venus “confiner” dans leur résidence secondaire ». Les modes d’approvisionnement sont repensés. Courses alimentaires massives pour tenir trois semaines, drive classique et« drive fermier », petits producteurs, vente directe chez les producteurs qui préparent des paniers sur commande, vente à domicile via un camion-épicerie, sont autant d’alternatives qui ont été adoptées ou renforcées brusquement par les consommateurs, et qui dureront peut-être après. Un employé du ministère de l’Agriculture me confie : « J’espère qu’ils s’en souviendront (parlant de ces nouveaux clients) de ces petits producteurs qui ont été là au moment fort de la crise, pour la vente directe de produits frais. Ce dynamisme pourrait perdurer parce que certains réalisent que c’est moins cher ».

À l’échelle des confinés et non-confinés, c’est la découverte de la restriction des libertés et de la distanciation sociale. Bureaux de poste, instituts de beauté, coiffeurs, café/restaurants, espaces de loisirs, tout est fermé. La distribution du courrier est aléatoire. Chacun décompose ses habitudes et prend petit à petit conscience de tout ce qui s’arrête. Tout devient sujet à contagion. L’animal social en nous est pris de court. Les révolutions intérieures se déclenchent même s’il n’est pas rare d’entendre : « ça ne me change pas beaucoup, je vis déjà confiné »ou encore« ici on vit comme des semi-ermites ». Pour les « confinés », les liens sociaux se réduisent à quelques sorties pour des « achats de première nécessité » ou « pour motif familial impérieux » ! Au début, chacun grimace et tente d’interpréter ces nouvelles formules qui donnent droit aux dernières formes de liberté de mouvement, les gendarmes étant bien présents sur les ronds-points. Le reste se fera à moins d’un kilomètre du domicile, et pour savoir ce qu’il se passe au-delà il faudra choisir les possibilités offertes par le numérique, toujours facteur d’exclusion pour certains. Chacun démultiplie ses efforts pour accéder aux nouveaux outils numériques qui permettent de maintenir des liens et des moments de convivialité avec l’Autre devenu lointain, obsessionnellement distant. Le confinement participe ainsi à la révolution numérique, cependant les pétitions contre la 5G circulent. La crise sanitaire va-t-elle limiter la crise écologique ? Les « ça repartira comme avant, je n’ai pas trop de doute là-dessus », ou « je crois que c’est un choc et que les échanges mondialisés vont ralentir », se croisent dans les discussions.

Face au summum de l’incertitude qui est atteint, chacun se fait son avis. Les coups de fils s’enchaînent chez les commerçants. Avant de se déplacer, beaucoup préfèrent vérifier s’il y a du pain, des œufs, du lait, des médicaments. Les sorties sont furtives, de préférence non accompagnées. C’est en faisant ses fameux « achats de première nécessité » que l’on aperçoit l’Autre lointain. On découvre alors à sa petite échelle l’effet puissant des mesures gouvernementales de confinement auquel fait face simultanément la moitié de l’humanité. Qui aurait pensé que les Européens seraient ainsi masqués, à la mode asiatique au printemps 2020 ? Avec les masques on se reconnait à peine, l’expérience de la distance se prolonge. Certains décident de ne pas en porter et disent que cela porte atteinte à leur liberté. D’autres les portent comme une véritable cape d’invincibilité. Après, certains n’en ont tout simplement pas. Les difficultés d’accès au masque ainsi que les discours ambigus du gouvernement sur son utilisation justifient cette étendue des pratiques et des représentations. Et puis c’est tout un art de bien les porter, ça ne s’improvise pas : sous le menton, sous le nez, sous une visière, à usage unique ou illimité. Les « gestes barrières » consistant à rester à plus d’un mètre les uns des autres bouleversent les règles habituelles de la proxémie (Hall 1978).

 

Et ce printemps silencieux ! Ce n’est pas celui des années 1960 rendu silencieux par l’usage du DDT (insecticide toxique) et la disparition des oiseaux. Non, cette fois c’est la faible consommation de pétrole, le quasi arrêt des déplacements des humains sur les axes routiers qui nous amène à expérimenter un nouveau printemps silencieux. C’est aussi les TER qui ne passent plus et l’absence de traces d’avions dans le ciel qui se font remarquer. Les repères sonores et visuels sont bouleversés, ce qui était familier chez soi, ne l’est plus. Le calme devient encore plus calme. Repli sur soi, décélération brutale, questionnements ontologiques : dans quel monde vit-on ? Que s’est-il passé pour en arriver là ? Dans ce silence et ce remaniement général inhabituels, les humains deviennent plus attentifs au monde animal et végétal. Les commentaires sur les routes désertes, les rapaces et le gibier qui s’en emparent, et la nature qui excelle, abondent. Ainsi, la séparation entre nature et culture s’amenuise, ces ensembles souvent opposés s’assemblent. La situation amène à questionner les façons d’habiter la terre et à porter un autre regard sur le monde environnant. Cela s’observe au niveau des jardins des particuliers, Chacun lime son jardin et son potager.

Le 7 avril, le gouvernement a décidé de ré-ouvrir les jardineries et pépinières. Au grand soulagement des habitants, les plants potagers ont basculé juste à temps dans la catégorie « biens de première nécessité » ! « Je n’ai jamais eu un aussi beau potager ! »s’exclament les particuliers. La production potagère domestique devrait exploser cette année. Autre effet du confinement facilement observable : le développement du do-it-yourself. C’est le printemps, les plantes sauvages ont la cote : confection de soupes et de pesto d’orties par-ci, ramassage de crosses de fougères, de plantain ou d’asperges sauvages par là. Les demandes de poules dites de « réforme » explosent, l’envie d’avoir des œufs sans avoir à se déplacer se répand. Puis, ici et là ça répare, ça recycle. Certains en profitent pour faire des travaux. Est-ce qu’un pot de peinture est un « bien de première nécessité » ? Chacun y va de ses arguments ! Certes c’est un privilège d’avoir un jardin, mais ici certains me confient « on n’a pas un rond mais on a un jardin ! ». Pour aller plus loin dans le do-it-yourself, le message suivant circule : « si vous êtes malade, si vous avez des symptômes, n’allez pas chez le médecin ». C’est le début d’une longue phase d’auto-soin et de renoncement aux soins. Les salles d’attente des généralistes sont désertes, le passage à la téléconsultation se met en place.

Plus le confinement avance dans le temps, plus une lassitude s’exprime. Les annulations sur annulations contribuent à ne plus avoir de programme, puis à une perte de la notion du temps. Les jeunes générations étiquetées vectrices de l’épidémie, puis l’inverse, ont été sommées de bien rester au domicile. Les inégalités d’adaptation restent à décrire, selon l’âge, la qualité de la continuité pédagogique mise en place, la capacité des jeunes à maintenir des liens sociaux via le numérique, les facilités et difficultés scolaires de chacun. L’école à la maison rimera avec désocialisation et parfois décrochage scolaire. Si un nombre non négligeable de familles pratiquaient déjà l’école à la maison, cela reste une grande découverte pour la plupart des familles.

Parmi les non-confinés, on remarquera aussi l’activité des agriculteurs qui ne diminue pas, tout au contraire. C’est la période des labours, des semis, des « traitements » mais aussi le début de la récolte des fraises. Or, les saisonniers venant généralement du Portugal n’ont pas pu se déplacer. Les exploitants ont été obligés de cueillir et de jeter les fraises. Au mieux certains fruits ont pu être vendus pour la fabrication de sirop. Des aides sont annoncées. Un appel du gouvernement a circulé pour inciter ceux dont l’activité s’est arrêtée brusquement (coiffeur, serveur(e)s et hôtesses de café, restaurant, hôtel, etc.) à rejoindre « la grande armée de l’agriculture française » (sur la base d’un volontariat rémunéré) pour remplacer la main-d’œuvre étrangère. D’après un agriculteur interrogé, cette formule a bien fonctionné et constituait un exutoire pour celles et ceux qui ne voulaient pas rester chez eux « confinés ». Cependant, d’après un représentant du ministère de l’Agriculture du département, les volontaires au départ étaient nombreux mais les contrats ont rarement été finalisés. Ils n’étaient pas considérés comme suffisamment avantageux sur le plan de la rémunération. Depuis, la main-d’œuvre étrangère a fini par arriver.

 

Entre ceux qui ont peur et ceux qui s’en moquent, les comportements humains font preuve d’originalité, d’adaptation et de diversité. Les maîtres bouddhistes se sont rapidement « mis en retraite » dans leur ermitage. Des parents ont confiné leur enfant (rentré de l’Université) dans une caravane au fond du jardin pour éviter qu’il ne contamine un parent fragilisé par des problèmes cardiaques (ce qui ne va pas sans rappeler les débuts du VIH/Sida). Certains, hospitalisés pour des motifs d’addictologie, ont pu détourner les gels hydro-alcooliques pour s’enivrer. D’autres ont géré leur peur en crevant les pneus de personnes endeuillées ayant traversé quelques départements pour venir enterrer leur proche. La violence des adieux en ces temps confinés est sans nom. Le confinement, pour le meilleur et pour le pire !

Face à l’effondrement de l’État-providence amplifié par les tâtonnements du gouvernement tout au long de la crise (port du masque non conseillé puis fortement recommandé, fermeture des marchés alimentaires puis réouverture, présence de tests mais problème d’accessibilité et d’efficacité), la circulation de l’information augmente et les humains sont sommés, par des messages médiatiques massifs, peu clairs et peu rassurants, et aussi souvent contradictoires, d’assurer leur protection et celle des autres, dans leur environnement socio-familial et professionnel. Dans ce contexte de total transfert des responsabilités aux individus et aux autorités locales, comment les humains vont s’auto-organiser et ne pas sombrer dans la culpabilité d’une potentielle contamination de l’autre ? Lorsque démocratie sanitaire rime avec responsabilité individuelle, incertitude et débrouillardise, il ne reste plus qu’à faire confiance à la résilience et la bonté de l’humain. Le déconfinement ayant eu lieu, les effets profonds de cette période inédite à l’échelle sanitaire, psychologique, sociale et économique restent maintenant à éclaircir et juguler. En effet, la lumière reste à faire sur les victimes collatérales du confinement.

 

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A propos de l'auteur: 

Ève Bureau-Point est anthropologue de la santé, de la mondialisation et du Sud-Est asiatique au centre Norbert-Elias.