Dans quelle mesure les grandes pestes du passé peuvent-elles éclairer la pandémie de Covid-19 ?

Article initialement paru le 15 mai 2020 sur le blog de l'auteur.

 

Dans quelle mesure les grandes pestes du passé peuvent-elles éclairer la pandémie de Covid-19 ? Soulignons d’emblée des différences fondamentales. Le Covid-19 engendre une surmortalité effrayante, mais nous sommes loin des hécatombes du passé. En 1656, à Naples, la peste tue plus de 200 000 personnes, soit plus de la moitié de la population ; à Londres, en 1665, elle emporte 75 000 personnes, soit un quart des habitants ; à Marseille, en 1720, elle fait 90 000 morts, le tiers de la population. Les textes de l’époque évoquent les monceaux de cadavres, les scènes d’hystérie (malades préférant s’ensevelir eux-mêmes plutôt que d’être dévorés par les animaux, etc.), mais aussi la disette, les pillages et les violences qui souvent accompagnaient les épidémies. La peste était d’autant plus terrifiante qu’elle était perçue comme une punition divine. Pour ne citer qu’un exemple, nombre de contemporains de la peste de Marseille pensaient que celle-ci était le signe que la spéculation boursière effrénée de 1719-1720 avait provoqué la colère du Ciel.

Pour les sociétés anciennes, les grandes épidémies avaient, de façon syncrétique, des causes à la fois surnaturelles et naturelles et, parmi ces dernières, le complot, la pestis manufacta, figurait en bonne place. À peine la peste éclatait-elle que l’on recherchait les « bouteurs » de contagion qui, selon les contextes, pouvaient être les étrangers, les juifs, les médecins, les riches, le pouvoir, etc. À Naples, en 1656, la population accuse les autorités espagnoles ; à Londres, en 1665, les Hollandais sont pointés du doigt. La foison de théories complotistes (virus chinois, CIA, 5G, etc.) suscitées par le Covid-19 n’est-elle pas une résurgence de ce vieux thème de la « peste fabriquée » ? Autre attitude atavique, la fuite des villes vers les campagnes. Hippocrate, déjà, conseillait de « partir vite, loin, et de revenir tard ». Conseil que pouvaient surtout suivre les nantis, comme les protagonistes du Decameron réfugiés dans leur villa de Fiesole, ou les riches marseillais de 1720 dans leurs bastides. Ainsi, de Paris à New York, en passant par Mumbai, le coronavirus et l’annonce de mesures de confinement ont poussé des millions de citadins à gagner leurs résidences secondaires.

Ces mesures de confinement de la population renouent avec des politiques qui ne se voyaient plus depuis le XVIIIe siècle, du moins en Europe. La quarantaine, la distanciation sociale étaient les armes par excellence en temps d’épidémies ; les villes fermaient leurs portes, les pays leurs frontières, les malades étaient « cadenassés » chez eux, les sans-abri parqués dans des lazarets. À Nîmes, en 1649, on les emmura dans les Arènes en les exhortant « à la patience ». Aujourd’hui, les contrevenants encourent une amende, voire la prison ; jadis ils s’exposaient à être tués. Les gardes qui surveillaient les villes avaient parfois ordre de tirer sans sommation, et les traités contre la peste, comme celui du palermitain Giovanfilippo Ingrassia (1575), conseillaient de dresser des potences afin de « terroriser les désobéissants ». Mis à part les potences et les cadavres jonchant les rues, on est frappé par les ressemblances entre certaines descriptions de villes pestiférées et notre quotidien : rues semi-désertes, passants qui s’évitent, magasins, églises, théâtres fermés, etc.

Hier comme aujourd’hui, l’un des grands problèmes du confinement est la quasi-paralysie de l’économie et le chômage qui s’en suit. Face au coronavirus, les gouvernements ont réagi avec des programmes d’aides pour les travailleurs ayant perdu leur emploi, les indépendants, les locataires, les familles vulnérables. Une question largement débattue est de savoir dans quelle mesure ces aides pourraient se pérenniser à travers l’institution de revenus universels. Si le Covid-19 apparaît comme un potentiel moteur de transformations sociales, il renoue en même temps, là aussi, avec le passé. Dès le XVIe siècle, à travers l’Europe, la peste oblige les municipalités à mettre en place des politiques d’assistance. C’est le cas à Lille, en 1527, avec la création de la « bourse commune des pauvres ». Ou à Florence, en 1631, avec la distribution à large échelle de pain aux pauvres (360 grammes par jour et par personne). Dans A journal of the plague year (1722), Daniel Defoe écrit que la peste de 1665 avait « coupé » les pauvres londoniens de leur travail, mais que les autorités avaient atténué leur misère en leur donnant chaque semaine de l’argent.

Le passé n’éclaire pas seulement le présent, il le conditionne également. Imaginons un instant que le Covid-19 soit la première pandémie de l’histoire, que l’humanité n’ait jamais été confrontée auparavant à une contagion meurtrière. La France se serait-elle pliée aussi promptement au confinement généralisé ? Rappelons que dans les jours qui précédèrent, les médias se demandaient si les Français seraient en mesure de comprendre et d’accepter une telle contrainte ; certains articles affirmant que la population n’était « pas prête ». Les faits ont montré qu’elle l’était, en France comme ailleurs. Comment l’expliquer si ce n’est parce que les épidémies font partie de notre héritage ? Héritage multiforme, dont il serait intéressant de dresser l’inventaire : mémoire historique, littérature (Camus, Manzoni, Boccace, etc.), peinture, etc., mais aussi peut-être – si l’on considère que la fréquence des grandes épidémies était telle que la plupart des adultes en subissaient au moins une au cours de leur vie – transmission transgénérationnelle des traumatismes ?

Quoi qu’il en soit, il y a là une différence de taille entre le coronavirus et le réchauffement climatique. Les deux crises sont souvent mises en parallèle, et beaucoup se demandent comment faire pour que nous parvenions à modifier nos comportements face au défi climatique aussi drastiquement que nous le faisons pour le Covid-19. Dans une tribune du Monde, Anneliese Depoux et François Gemenne soulignent que le changement est plus facile dans le cas du Covid-19 parce qu’il est perçu comme temporaire et que la menace paraît proche et concrète, tandis que la menace climatique semble lointaine et abstraite. Mais il est également vrai que les sacrifices qu’impose l’épidémie, même s’ils sont temporaires (et nombre d’entre eux auront des effets permanents), sont infiniment plus lourds que ceux qu’exige la lutte contre le réchauffement. Et si les conséquences les plus catastrophiques de la mutation climatique peuvent paraître lointaines, certains effets sont déjà sous nos yeux : records de chaleur, accélération de la fonte des glaces, érosion des littoraux, etc. En revanche, quoi de plus abstrait a priori qu’un virus, surtout lorsque l’on ne voit plus des centaines de cadavres dans les rues comme à Marseille en 1720. Le 15 mars, veille du confinement, le coronavirus avait entraîné 148 décès en France, soit dix fois moins que les canicules de 2019. Il y avait certes l’exemple de l’Italie voisine qui comptait déjà 1 500 morts, mais si le virus apparaissait déjà tellement tangible aux yeux du gouvernement et de la population, c’est sans doute aussi parce que nous avons appris à redouter les épidémies.

Le passé (à travers la littérature, l’histoire, etc.) fournit en réalité un triple enseignement : les épidémies sont redoutables ; elles peuvent néanmoins être jugulées par des mesures collectives telles que les quarantaines ; et enfin, chacun peut dans une certaine mesure se protéger lui-même, comme les protagonistes du Decameron dans leur villa. Le passé, au contraire, offre peu de points d’appui pour guider notre action face à la mutation climatique en cours. Ne serait-ce pas là une des raisons pour lesquelles il est plus difficile de changer nos comportements face à ce défi que face au Covid-19 ? Il est très difficile de s’adapter à ce qui est sans précédent.

 

Pour en savoir plus :

  • René Baehrel, « Épidémie et terreur : histoire et sociologie », Annales historiques de la Révolution française, (n. 122), 1951, p. 113-146
  • Jean-Noël Biraben, Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens, Paris, La Haye, Mouton, EHESS, Civilisations et sociétés, 2 vol., 1975-1976 (rééd. Berlin, De Gruyter, 2019)
  • Boccace, Le Décaméron, traduction de l’italien de Giovanni Clerico, Paris, Gallimard, Collection Folio classique, 2006
  • Marcel Fosseyeux, « Les premiers budgets municipaux d’assistance. La taxe des pauvres au XVIe siècle », Revue d’histoire de l’Église de France, (n. 20-88), 1934, p. 407-432
  • Daniela Lombardi, « 1629-1631: crisi e peste a Firenze », Archivio storico italiano, (n. 137-1), 1979, p. 3-50
  • Alessandro Manzoni, Les fiancés [I promessi sposi], traduction de l’italien d’Yves Branca, Paris, Gallimard, Collection Folio classique, 1995
  • Dossier La Provence malade de la peste : la grande épidémie de 1720

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A propos de l'auteur: 

Stefano Condorelli est historien à l'université de Berne. Ses travaux portent sur l'histoire économique et environnementale du XVIIe siècle européen.