Post-esclavagisme en Amérique latine

Hernán Cortès eut un fils avec Malinalli Tenépatl, sa compagne nahua qui l’aida avec tant d’intelligence à conquérir les cités aztèques. Martín est souvent présenté – à tort, mais c’est sans importance – comme le premier métis des Amériques, le terme mestizo désignant, à l’origine, le fruit de l’Indien et de l’Européen. Peintes pendant la Révolution mexicaine, plusieurs fresques murales de Diego Rivera racontent l’émergence de la Nouvelle-Espagne. Les deux amants et leur enfant symbolisent la fondation d’une nouvelle société. À travers la multiplication des personnages, on y suit le développement d’une violence originaire qui, après l’effondrement des cités mexicas, se poursuit avec l’esclavage des déportés africains, le travail forcé de ceux qui furent nommés « Indiens », l’hybris des maîtres blancs dont le pouvoir s’appuyait sur une monarchie obscurantiste adossée à une Église superstitieuse. La Révolution, pour Rivera comme pour les idéologues du métissage, devait marquer la fin de cette légende noire. La réconciliation finale s’incarnerait, au sens strict, dans l’universel concret du brassage des populations d’origine amérindiennes, africaines, européennes et asiatiques ; une utopie que seule l’Amérique latine, du fait de son histoire, serait apte à réaliser. Cette « race cosmique », pour reprendre le titre de l’ouvrage célèbre publié en 1925 par José Vasconcelos, ministre de l’éducation pendant la révolution mexicaine, mettrait fin à quatre siècles de domination coloniale et postcoloniale pour montrer le chemin au reste de l’humanité. Cet espoir couronnait un processus ouvert dès la période des indépendances nationales.

Dans des pays comme le Mexique, la Colombie, le Venezuela ou le Brésil, le métissage apparut dès l’indépendance comme la caractéristique centrale de ces nouvelles sociétés souveraines. Au XIXe siècle, le caractère mêlé des populations donna lieu à une « physiologie politique » qui expliquait l’infériorité du sous-continent vis-à-vis des « nations civilisées » par la présence des Indiens et des Noirs. Puis le métissage prit un tour plus positif sous la plume de certains publicistes de la fin du XIXe siècle. La propension au mélange des sangs signait la grande différence vis-à-vis de l’Europe impérialiste et des États-Unis ségrégationnistes. Le Colombien José María Samper, le Cubain José Martí, l’Uruguayen José Enrique Rodó ou le Mexicain Vasconcelos construisirent des images puissantes, muées en idéologies nationales, où « l’Amérique latine », spirituelle et universelle, contrastait avec les appétits matérialistes et le racisme de l’Union du Nord.

D’autres voix, pourtant, n’ont jamais cessé de remettre en question cette belle histoire d’une violence surmontée dans l’articulation entre citoyenneté démocratique et métissage. Elles signalaient que ces idéologies cachaient la recomposition des formes de racialisation au fil du temps. Les régimes libéraux du XIXe siècle pensaient à tort avoir détruit les hiérarchies propres à l’Ancien Régime colonial. Plus complexes et labiles qu’aux Antilles ou aux États-Unis, celles-ci définissaient cependant des degrés évidents où la dignité des individus procédait de leur origine socio-raciale. Malgré la politisation précoce des Amérindiens, métis, Noirs ou esclaves, les régimes libéraux qui surgirent des indépendances gardèrent, souvent jusqu’à la fin du XIXe siècle, de nombreux caractères hérités des anciens régimes ibériques. Si de nombreuses lois d’abolition graduelle furent adoptées au cours des indépendances, l’institution servile ne disparut dans la région qu’entre 1850 et 1888. Dans les États où les esclaves étaient peu nombreux, leur émancipation fut plus facile et précoce. Comme ailleurs, les affranchis ne jouissaient pas de l’universalité des droits civils et politiques et des statuts intermédiaires entre l’esclavage et la liberté créaient des degrés de citoyenneté. Dans certains États comme la Bolivie, Blancs, Indiens et métis furent inscrits sous ces noms dans les registres de baptême jusqu’au XXe siècle. Si les multiples constitutions du pays ne mentionnèrent jamais le terme d’« indien », les communautés indigènes, majoritaires dans le pays, devaient s’acquitter d’un impôt particulier, qui garantissait, par ailleurs, la propriété collective des communautés indigènes. Ces continuités s’accompagnaient, il est vrai, d’une fluidité relative des relations entre groupes ethniques et de situations impensables ailleurs : le second président mexicain, Vicente Guerrero, était métis de sang africain et l’un de ses successeurs, Benito Juárez, était indien. Dès l’indépendance, des ci-devant libres de couleur accédèrent aux grades les plus élevés de l’armée ou participèrent à la représentation nationale.

Mais ce n’est qu’à la fin du XXe siècle que l’idéologie du métissage fut sérieusement remise en question par les États qui lui devaient tant en termes d’intégration nationale. Cette prise de conscience s’est matérialisée dans de profondes réformes constitutionnelles visant à reconnaître, sous l’unité de la citoyenneté et du métissage, l’existence de communautés minoritaires et discriminées, qui reçurent des droits particuliers : représentation politique de « communautés noires », droit à la terre pour les groupes indigènes ou les descendants supposés des esclaves marrons, droit à l’enseignement en langues indigènes, reconnaissance du droit coutumier. Des politiques publiques suivirent pour tenter d’assurer des droits égaux à l’enseignement secondaire et supérieur, comme au Brésil à partir de 2000. Après avoir régné dans les sphères officielles et l’espace public, l’idéologie de la démocratie raciale est aujourd’hui largement dénoncée pour ses effets émollients sur la lutte contre les discriminations. Ces transformations constitutionnelles et ces politiques publiques, comme ailleurs, ne sont pas, à leur tour, exemptes de débats entre les tenants de l’égalité citoyenne et les partisans du multiculturalisme.

Les fresques de Rivera offraient une explication et une issue : saints ou salauds, tous avaient participé à une histoire violente dont chaque individu portait le drame dans sa chair. Le métissage était à la fois l’effet d’une domination et la condition de son dépassement. À Lima, la statue équestre du conquistador Francisco Pizarro « chevauche » aujourd’hui « vers l’oubli ». Encore située, en 1935, dans la cour de la cathédrale, elle fut ensuite déplacée sur la Place d’armes de la ville, avant de terminer dans un parc éloigné des rives du Rimac. Les pérégrinations de l’image du bourreau d’Atahualpa en dit long sur le désir d’en finir avec l’histoire de la Conquête et l’impossibilité d’en éradiquer la mémoire fondatrice.

 

Pour en savoir plus :

À retrouver dans le Carnet de l'EHESS : perspectives sur l'après-George Floyd :

On en parle dans les médias :

A propos de l'auteur: 

Historien, Clément Thibaud est élu en 2017 à une direction d’études de l'EHESS intitulée « Politique et sociétés de l’Amérique latine. Un tiers moment républicain entre empires et nations (1750-1900) ». Il est membre du Centre de recherches sur les mondes américains (Cerma - EHESS/CNRS/Mondes américains).