Les Éditions de l’EHESS à Tokyo et Séoul

Si les livres et revues des Éditions de l’EHESS peuvent être consultés ou achetés hors des frontières nationales – notamment grâce au service de plusieurs portails numériques et du diffuseur Gallimard Export –, la traduction reste le moyen privilégié pour faire circuler les textes de sciences sociales, en particulier pour les diffuser au-delà du monde universitaire.

Avec le Japon et la Corée du Sud comme avec la Chine, les traductions sont en plein développement, même si elles concernent davantage le livre jeunesse ou l’édition grand public. Les 13 et 14 juin 2016, des rencontres franco-japonaises d’éditeurs organisées à l’Institut français de Tokyo par le Bureau international de l’édition française (BIEF) autour de la littérature et des sciences humaines ont permis à la dizaine d’éditeurs français présents (dont les Éditions de l’EHESS) de faire connaissance ou d’approfondir des contacts existants avec les plus importants éditeurs japonais, notamment avec Iwanami Shoten, Chikuma Chobo, Misuzu Shobo et Kawade Shobo. Quelques jours plus tard (15-19 juin), la 22e édition de la Foire internationale du livre de Séoul a consacré, à l’occasion de l’Année France-Corée, un programme spécial au livre français, dans le cadre duquel les Éditions de l’EHESS ont été invitées.

Mutation de l’édition de sciences sociales au Japon et en Corée du Sud

Le Japon et la Corée présentent des situations très différentes pour ce qui est de l’organisation de l’édition, des pratiques de lecture ou encore de l’économie du secteur. En Corée, avec l’instauration de la démocratie au début des années 1990, les éditeurs ont beaucoup traduit, en particulier les sciences humaines occidentales, dans un souci de rattrapage. Aujourd’hui, le tassement des ventes et les transformations des pratiques de lecture à l’aune de l’expansion de l’offre numérique affectent la production de livres de sciences sociales. Chez son voisin japonais, l’évolution a été plus continue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les éditeurs constatent cependant pour les sciences humaines une crise multiforme et difficilement lisible : elle touche en particulier l’édition des périodiques et le système de diffusion dominé par quelques gros distributeurs et réseaux de librairies. Lors des tables rondes à Tokyo, le directeur éditorial des éditions Misuzu, une des plus anciennes maisons généralistes, a par exemple fait état du difficile renouvellement éditorial après des années de développement des sciences humaines japonaises. Il a constaté la nouvelle diversité des écritures, les frontières de plus en plus poreuses entre sciences sociales et littérature, et des lecteurs qui s’orientent désormais plutôt selon des thèmes que des auteurs. Dans ce contexte, les éditeurs peinent à proposer de nouveaux formats tandis que le rôle public des intellectuels s’est affaibli. 

Quelles perspectives pour les Éditions de l’EHESS ?

Les collaborations entre les Éditions de l’EHESS et les éditeurs japonais et coréens se sont longtemps limitées à certains auteurs et disciplines : en Corée les œuvres de Michel Foucault et la sinologie ont été régulièrement traduites ; au Japon, les Annales ont fait l’objet de plusieurs projets de traduction dans des revues scientifiques et sous forme de recueils. Dans les deux pays, le succès des ouvrages de Thomas Piketty semble avoir produit un regain d’attention pour les débats intellectuels en Europe, perçus comme différents de ceux plus largement suivis aux États-Unis.

Lors de ces rencontres professionnelles à Tokyo comme à Séoul, le dossier que les Annales ont consacré en 2015 aux thèses du Capital au xxie siècle a suscité un grand intérêt auprès des éditeurs de sciences humaines. Ces derniers ont aussi très bien reçu la collection « audiographie » qui propose des transcriptions de conférences et d’interventions publiques d’auteurs majeurs des sciences sociales (parmi les dernières parutions, les textes d’André Gorz, Cornelius Castoriadis, Paul Ricœur et Claude Levi Strauss). Mais ils se sont aussi intéressés à des auteurs plus jeunes et à des ouvrages qui apportent une dimension théorique nouvelle pour penser le monde d’aujourd’hui, comme le collectif Faire des sciences sociales ou la collection « Enquête ».

Les sciences sociales japonaises et coréennes inconnues en France ? 

L’EHESS compte d’importantes coopérations de recherche dans ces deux pays. Ses centres de recherche sur la Corée et sur le Japon participent activement au développement international des études coréennes et japonaises. L’établissement est un partenaire de longue date de la Maison franco-japonaise de Tokyo et abrite une fondation France-Japon.

Avec les traducteurs, les agents littéraires sont traditionnellement des acteurs incontournables des échanges de droits. À Tokyo, par exemple, le Bureau du copyright français (BCF), créé en 1952, se consacre presque exclusivement aux relations franco-japonaises dans tous les domaines éditoriaux. Le Literature Translation Institute of Korea (LTIK) à Séoul a mis en place des programmes très ambitieux pour soutenir la traduction d’œuvres coréennes, un programme plus utilisé pourtant en littérature qu’en sciences sociales. En effet, les traductions du japonais et coréen vers le français concernent surtout la littérature et peu les sciences humaines malgré le rapprochement des univers de recherche.

En France, les spécialistes de ces deux pays mettent en avant les domaines dans lesquels les travaux de leurs collègues apportent des perspectives qui contribuent à renouveler le débat scientifique, hors de l’aire culturelle où on aurait tort de les cantonner. C’est le cas par exemple de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, de la sociologie des villes et des problématiques d’urbanisation ou encore des arts visuels et du design.

Face à des réalités éditoriales internationales très diverses où les logiques de l’université et du monde du livre ont, comme en France, de plus en plus tendance à diverger du fait des transformations des pratiques culturelles et des politiques publiques, quelle peut être la place et les missions d’une presse universitaire telle que les Éditions de l’EHESS ? Quelles médiations créer et sur quels réseaux s’appuyer pour accroître les échanges ? Ces questions se posent dans chaque contexte d’échanges différents avec la même acuité. Concernant le Japon et la Corée, il semble urgent de faire connaître les débats scientifiques et intellectuels qui les animent.

Par Anne Madelain, chargée de coopération internationale aux Éditions de l’EHESS

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